Philip Kindred Dick :

Le bal du Schizo

« Mon idée maîtresse est que le monde entier dans lequel nous vivons est dokos, une imitation très habile, très complexe, très sophistiquée. Mais derrière ce monde contrefait qui nous entoure, se cache le monde réel, et la grande quête de l'homme consiste à crever cette contrefaçon étonnamment parfaite pour accéder au monde véritable qu'elle dissimule.» Philip K. Dick

Le 2 mars 1982, quelques mois avant la sortie à l'écran du Blade Runner de Ridley Scott (première adaptation au cinéma de l'un de ses écrits), Philip K. Dick meurt des suites d'une hémorragie cérébrale, à l'âge de 53 ans.

Toute sa vie, il aura été, comme nombre des héros de ses romans ou nouvelles, en quête de la «réalité ultime et absolue», en recherche du sens qu'on peut donner à la vie, en exploration du monde phénoménal, dans l'espoir de découvrir ce qui se dissimulait derrière, en coulisses.

« C'est Jane-en-moi-maintenant, l'anima ou principe féminin, ce côté larmoyant, mal en point, qui recherche actuellement l'hospitalisation. C'est Jane s'efforçant de mourir. Ou plutôt, c'est une réitération de la Jane qui a réellement péri, avec toutes les étapes inlassablement répétées de son fatal parcours dû à la négligence. C'est Jane-en-moi qui se sent maintenant effrayée, déprimée. Seulement, si Jane-en-moi meurt, elle m'emportera avec moi, son jumeau masculin; aussi ne puis-je succomber. Il faut que Jane vive une existence vestigielle en moi, en ce monde-ci, tout en existant dans l'au-delà.» Philip K. Dick, Exégèse, 1975

Le 16 décembre 1928, à Chicago, Dorothy Dick, née Kindred, donne naissance à un couple de jumeaux prématurés, Philip et Jane. Du fait que Dorothy ne possède pas suffisamment de lait pour deux, et qu'aucun médecin ou proche ne songe à compléter le régime alimentaire par des biberons appropriés, les deux enfants sont sous alimentés pendant les premières semaines de leur vie: Jane meurt quarante et un jours après sa naissance, des conséquences de cette malnutrition.

Philip pourra être soigné et se remettre rapidement, mais il sera toute sa vie hanté par la perte de cette sur jumelle. Ainsi, la thématique de la gémellité se retrouve dans plusieurs de ses textes, par exemple dans Docteur Bloodmoney, roman situé après un holocauste nucléaire, dans lequel une jeune fille, de sept ans, Edie, porte en elle son propre frère jumeau, Bill, qui n'est jamais né. Bill communique avec Edie grâce à une voix intérieure qu'elle seule peut entendre. Cette image se retrouve dans la nouvelle De mémoire d'homme (1966), adaptée au cinéma par Paul Verhoevensous le titre Total Recall: le héros de la résistance martienne est un enfant vivant dans l'abdomen d'un mutant.

Fin 1929, les parents de Dick s'installent à San Francisco, puis, après plusieurs déménagements, à Berkeley en 1931. Ils divorcent en 1933, alors que Philip a 4 ans. Après quelques visites à son fils mal accueillies par la mère, le père part pour le Nevada: Philip vivra seul avec sa mère, avec laquelle il part vivre à Washington en 1935. Ils y resteront plus de 3 ans, sans véritable foyer stable. Durant cette période, le jeune Phil est un élève brillant à l'école, mais souffre souvent de l'absence de sa mère, qui travaille pour le bureau fédéral de l'enfance, à corriger les épreuves de brochures pédagogiques, et rentre tard le soir. Ce qu'on pourrait appeler un mal de vivre commence déjà à se manifester par des symptômes physiques: sensations de manquer d'air, difficultés à respirer, à manger en public. Dick écrit ses premiers poèmes, qui traduisent bien ces souffrances précoces: un chat mange un oiseau, une fourmi traîne les restes d'un bourdon mort, une famille enterre un chien aveugle. Ce Washington de l'enfance de Dick sera notamment utilisé comme décor principal de son roman En attendant l'année dernière, qui fourmille de détails puisés dans sa mémoire.

En 1938, Phil et sa mère retournent vivre à Berkeley. C'est en Californie, hormis quelques escapades, que Dick passera le reste de sa vie. Le jeune Dick poursuit une scolarité ponctuée de bons résultats, mais connaît toujours de nombreux problèmes de santé, voire quelques troubles psychologiques légers, qui réapparaîtront souvent dans sa jeunesse, telle l'agoraphobie, ou autres angoisses. Dick aime déjà ce qu'il aimera toute sa vie; écouter de la musique classique (la musique tient une place importante dans ses romans), lire et écrire. En 1941, Dick découvre la science fiction en achetant par erreur un numéro de Stirring Science Stories, et devient tout de suite un adepte du genre, lisant Astounding, Amazing, Unknown , où il retrouve ses auteurs préférés, comme Van Vogt, qui aura une influence certaine sur ses premiers romans de SF. Mais Dick s'intéressera toujours aussi à la littérature classique, se forgeant plus tard une solide culture littéraire et philosophique.

Dick est très tôt actif dans l'écriture: de 1942 à 1945, la Berkeley Gazette publie ses poèmes et nouvelles, où l'on sent l'influence d'auteurs tels que Maupassant et Edgar Poe; en 1943, il crée un journal, The Truth, orienté vers la SF, dans l'éditorial duquel on pouvait lire:«Nous promettons de n'écrire ici que ce qui, sans aucun doute possible, est la vérité.» Auparavant, à l'âge de 13 ans, Dick avait déjà écrit un roman (dont le manuscrit est perdu), Return to Lilliput, sorte de suite au Voyage de Gullivers.

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© Hors Service le 24/06/99