Paradoxe temporel

Dominik Vallet

Illustration Frédéric Grivaud

Illustrée par Frédéric Grivaud

La ponctualité n'est pas votre fort ?
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Précision et technologie réunies dans un petit prix.
A utiliser conformément au mode d'emploi.

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Autour de moi, tous les voyants sont verts, je crois que je vais y aller. Ma main tremble légèrement, j'hésite un instant, avant de partir pour le plus fantastique voyage que l'homme n'ait jamais entrepris.

Je m'explique : tout le monde a entendu parler du voyage temporel. Certains iront même jusqu'à prétendre que c'est scientifiquement impossible. La physique leur donnait raison jusqu'alors, mais une découverte fondamentale m'a permis d'aller au-delà du principe de conservation de l'énergie. Pour les profanes, je précise qu'il s'agit de la loi fondamentale interdisant le voyage à travers les âges. Mais je préfère ne pas m'étendre sur un sujet trop technique pour le commun des non-physiciens. Toutefois, je dois apporter une retouche à toutes les élucubrations de Wells et de ses successeurs : on ne peut pas retourner dans le passé, c'est rigoureusement impossible !

Ne croyez pas que cela m'ait attristé. Bien au contraire, je redoutais un événement difficilement contrôlable : le paradoxe temporel. Il est toujours malhabile de tuer son propre père avant d'avoir été conçu. Ne désirant pas succomber aux préoccupations du parricide prénatal, je m'apprêtais de moi-même à éviter les retours dans le passé. On pourra aisément arguer qu'il suffit de ne tuer personne, ce que je fais sans me forcer depuis plus de quarante ans déjà. Mais il est des causes de paradoxes beaucoup moins brutales que le meurtre.

Imaginez par exemple que vous arriviez avec votre machine en pleine forêt (en principe déserte). Mais les principes se perdant de nos jours, vous attirez le regard importun d'un promeneur dominical. Ce dernier, passant une bonne partie de l'après-midi à vous espionner subrepticement, oubliera d'inviter un certain Robert à sa soirée. Ce même Robert, n'emmenant pas votre ex-future mère à la dite réception. Cette dernière absente des débats pré-cités, ne pourra nullement -malgré une bonne volonté évidente- tomber follement amoureuse de celui qui aurait dû être votre géniteur.

Je sais que c'est un peu compliqué, mais prenez cinq minutes pour relire ce qui précède. Bon ça y est, je reprends : Je sens déjà certaines réticences mais ce sont des choses qui arrivent tous les jours, ou presque. En bref, j'étais résolu à ne pas explorer les méandres de l'Histoire et ma découverte me soulagea grandement. Si les paradoxes temporels ne sont pas rigoureusement impossibles dans l'avenir, ils sont nettement plus improbables et surtout n'influent nullement sur vos possibilités d'exister. D'ailleurs, je serai très prudent pour cette première expérience grandeur nature.

Ma main tremble encore un peu, mais elle manoeuvre tout de même le potentiomètre m'emmenant approximativement cinquante ans dans le futur. Approximativement, parce que mon appareil n'est pas d'une précision absolue et les flux temporels ne sont pas encore un sujet complètement maîtrisé.

Derrière les vitres de mon appareil ovoïde, le paysage défile en accéléré. Les saisons se succèdent sans intermède. Très rapidement, ma voiture qui avait emmené mon chronoscaphe dans ce bois disparaît. J'ai misé sur le fait que cette petite forêt durerait au moins un demi-siècle et m'assurerait une semi-tranquillité. Apparemment, j'avais vu juste, les feuilles jaunissaient, tombaient, revenaient sous forme de bourgeons sans que les arbres disparaissent le moins du monde. Le voyage dura cinq bonnes minutes avant que le temps ne se stabilise. Contrairement à tous les films du genre, je ne disposais pas d'une montre sensationnelle indiquant à quelle date nous étions. Cela aussi est une absurdité, puisque le chronoscaphe est placé hors du temps.

Si les critères saisonniers n'avaient pas trop évolué, nous étions à la fin de l'été . Les feuilles prenaient une allure chatoyante qui annonçait l'automne malgré quelques sévices plutôt inhabituels. En fait, le bois avait plutôt bien tenu le choc des années, malgré les pluies acides qui semblaient ronger les frondaisons.

Je suis sorti de mon appareil muni de ma paire de jumelles. Pour une première fois, je tenais à me cantonner dans une observation passive et lointaine. Je m'allongeais dans l'herbe jaunie. De mon point d'observation, j'apercevais le village que j'avais traversé avant d'arriver. Son clocher dominait l'ensemble des constructions avec ses pierres millénaires. Je m'attendais à découvrir une cité ultra-moderne, mais je fus déçu. Le campanile était toujours en place, les vieilles bâtisses aussi. En observant mieux, je découvrais quelques pavillons qui me semblaient neufs. Malheureusement, je ne pouvais certifier qu'ils n'étaient pas là lors de mon départ.

Je me mis à douter de la réussite de mon expérience. Seul la disparition de mon automobile et le défilement des saisons attestaient d'un changement. Je me surpris à vouloir marcher jusqu'au village vérifier de visu que tout avait bien fonctionné. Ma phobie des paradoxes temporels m'en empêcha.

Finalement, je me décidai à repartir d'où (de quand ?) je venais. Je m'époussetai d'un revers de main, ôtant les herbes collées sur mon jean. Je remontai dans mon chronoscaphe et là encore ma main hésita l'ombre d'un instant.

Le voyage temporel dans le passé était rigoureusement impossible. Mes équations l'avaient maintes fois prouvées. Je ne pouvais donc PAS rentrer à mon époque.


© Hors Service le 24/06/99